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[BLOG-FESTINABOY#16] PRESSE MÉDECIN

2020-09-14, 19:04 - Antoine Vayer

Auparavant, au départ du Tour de France, il était demandé aux journalistes suiveurs de quels journaux ils voulaient disposer le matin de chaque étape ou en salle de presse. On leur mettait un autocollant sur le badge passe-partout d'accréditation, avec le journal L'Equipe, obligatoire, bien sûr. C'est un journal qui n'est pas indépendant. Il appartient à l'organisateur, et il dépend aussi du bon déroulement de l'épreuve, sans heurts si possible. Il ne peut pas nuire à l'épreuve qu'il diffuse, voire il doit combattre tout ce qui le perturbe. Il doit faire et contrôler l'opinion. D'ailleurs c'est drôle, ses journalistes s'assoient quasiment systématiquement dans la salle de presse « au premier rang ». C'est drôle. D'aucuns, taquins, l'appellent La Pravda.

Dans un sac plastique, tous les journalistes accrédités avaient donc une demi-douzaine de journaux gratuits pour faire la « revue de presse », avec celui de la PQR, de la presse quotidienne régionale des départements visités. Ce temps est révolu et pas à cause du sac plastique. La presse écrite papier a du mal à vivre. C'est une aubaine. Avec qui plus est le coronavirus qui empêche, sauf par téléphone pour ceux qui connaissent bien les attachés de presse des équipes, de voir les coureurs, la messe médiatique est dite. On écoute la télévision comme on va à la messe avec le grand partenaire, le service « public ». L'organisateur fait ses propres communiqués internes, interviewe lui-même pour quelques mots qui elle veut, comme elle veut.


De toute façon, en interne dans les équipes, le mot d'ordre est donné aux coureurs qui en ont pourtant gros sur le coeur ces temps-ci : pas de polémique ! Je suis donc allé moi-même, comme pratiquement chaque matin, au village pour faire ma revue de presse, pour voir s'il existait toujours quelques « résistants » d'accord avec le bonjour d'Antoine (Doisnel), égérie masculin de Truffaut qui disait :

« Personne ne veut savoir ce qui se passe aujourd'hui parce que très peu veulent qu'il se passe quelque chose. En réalité, on ne sait jamais ce qui se passe. On sait simplement ce qu'on veut qui se passe et c'est comme cela que les choses arrivent. En 1917, Lénine et ses camarades ne disaient pas : "nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution". C'est : "toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable". Ils ont fait la révolution qui n'aurait jamais eu lieu s'ils ne l'avaient pas faite, s'ils n'avaient pas pensé qu'elle était inéluctable uniquement parce qu'ils le voulaient. A chaque fois que quelque chose a bougé, ç'a été pour le pire. Voilà pourquoi peu bougent. Il faudrait être fou pour risquer de provoquer l'avenir ». (version audio samplée par Troublemakers)

Alors, il ne se passera plus rien ?  

« Si, parce qu'il y aura toujours des fous, des résistants pour penser et donner les messages pour l'avenir. Du temps de Vichy, selon Claude Bourdet, les résistants, une poignée d'hommes, étaient des personnages de maniement difficile. Aucun ne correspondait à l'image habituelle du bon citoyen respectueux du qu'en-dira-t-on et de l'ordre établi. Ces hommes avaient au moins une qualité essentielle : ils avaient le courage et l'esprit du coeur. Ils ne se sont pas soumis à l'injustice et inclinés devant l'inévitable, au moment où un tel comportement constituait la règle ».

Nous en sommes, hélas, presque là sur ce Tour de France. Il faut résister.

Je n'ai pas lu SUD-OUEST, ils ne le vendent pas où j'étais ce matin. On m'a dit qu'ils titraient que « les Jumbo martyrisent le tour de France » et ajoutent « qu'ils n'ont pas de preuves, mais des yeux et des oreilles, que ce qu'ils voient les inquiète et que ce qu'ils entendent, toujours en off, toujours anonymement, ce n'est guère plus réjouissant » (sic). Je vais essayer de trouver cet article de Julien Duby, un vrai amoureux et spécialiste de vélo, qui a ses têtes, de lard, aussi. C'est du off.

J'ai commencé par LE TELEGRAMME. « Des avions ces Jumbo ». Pogaçar tiendra-t-il longtemps ?

Moi je pense que oui, parce que c'est le plus fort, le plus sanguin (hahaha). « Mais seul contre huit adversaires, que peut-il vraiment espérer ? » Ce qu'ils ne savent pas, c'est que Pogaçar est le numéro neuf de cette équipe liée à une mafia, mais une vraie de mafia. Pas de celle qu'on constituait pour gagner des coursettes de village. Par exemple, je n'irai pas faire d'investigation en Slovénie, de peur d'y rester. Donc Pogaçar peut gagner si la mafia le décide. On donne aussi des nouvelles du faux Breton Quintana et on loue Warren Barguil, vrai breton, « de lui avoir épargné une longue dérive en venant le tracter avec un dévouement sans faille jusqu'au sommet ». C'est beau. L'ancien professionnel Benoît Vaugrenard, qui entraîne la pépite bretonne, le jeune junior Le Huitouze, donne une analyse intéressante. Il dit que Pogaçar, « l'an dernier sur le tour d'Espagne, a gagné une de ses trois victoires d'étapes en dernière semaine, après des raids. En clair, il est de plus en plus fort ». Il n'a pas tort. Pour l'instant Tadej n'a que deux victoires et une place de second. Il ne va pas s'arrêter là. Ce ne sont pas les multiples traces de piqûres dans ses veines, apparentes, qui vont l'arrêter. Des prises de sang des contrôleurs, sûrement.



Ce n'est pas un journal papier mais Jean-Louis Le Touzet dans MEDIAPART tient un blog gratuit parfait où il explique aujourd'hui avec sa patte d'ours que : « Sérieusement : tout est grotesque ». Lisez ce blog, court chaque jour, facile à trouver, génial à lire. Tout est dit, comme la messe. Ca fait mal et ça fait du bien aux neurones.

J'ai continué avec OUEST-FRANCE, journal « un peu » catholique, il faut bien le dire. On raconte que Roglic aurait laissé la victoire à son jeune compatriote « Il fallait le faire croquer un peu, pour qu'il ne lui pose pas trop de problèmes ». Intéressant. Croquer, c'est aussi se doper en langue vélo. Donnant-donnant, donc ? Wout Van Aert les épate, passé de sprinter à grimpeur jusqu'à 7 kms du sommet. « Il faut que la science étudie son cas, car il est plus fort qu'un grimpeur ». Ils restituent des propos de Voeckler en direct qui ne sait pas vraiment ce qu'il dit. Il est admiratif. Je voudrais juste dire moi que Wout a effectivement proposé de donner son corps à ma science, mais que ma science a refusé. Et puis bien sûr, le journal revient sur la phrase de Bernal « J'ai perdu trois ans de ma vie (hier) ». Mon ami Johan Bruyneel, le manager le plus titré de tous les temps avec Armstrong, m'a dit sérieusement que les Colombiens vieillissaient plus vite que les autres, en me parlant de Quintana. Il a peut-être raison, Johan.

LE FIGARO ensuite. Rien en « une », comme d'ailleurs la plupart des journaux, ce qui peut paraître incroyable, tant hier nous aurions vécu une journée formidable si personne ne trichait. Personne n'est dupe. Il n'est qu'à voir ce baromètre. Même l'Équipe met une petite photo dans un coin de sa « une », comme si il avait honte du spectacle donné. Bref, Roglic dit qu'il « passe beaucoup de contrôles, très tôt, vers 6h du matin, mais que cela se passe bien », « Devoir de vigilance face à l'implacable domination et à la suspicion qui les accompagne »... Le journal constate que Julian Alaphilippe a des ratés, même « s'il se démène ». Mais il n'a plus les jambes, ni l'élan du dernier Tour, et « ses démarrages ne sont plus irrésistibles ». On ne se demande pas pourquoi. Bien sûr. Le journal fait un article sur « La grande Boucle qui retrouve sa bulle ». Personne ne va le lire.

On a une belle photo de l'arrivée dans LE FIGARO qui parle aussi d'alignement des planètes à Ljubljana. La légende c'est « Pogaçar (en blanc) et Roglic arrivent à pleine vitesse sur la ligne d'arrivée et continuent leur promenade sur les route (sans « s ») du Tour » Comme l'envoyé spécial sans doute, la promenade.



Quant au PARISIEN. Rien en « une », on l'a dit. Deux pages de maquette, il titre « C'est le Tour des SLOVENES ». Personne n'avait remarqué. Il parle de ce beau pays de 2.077 millions d'habitants, avec seulement 1600 licenciés en omettant de préciser que la moitié de ceux à haut niveau ces dernières années se sont fait prendre aux contrôles antidopage. Il faut le faire quand même ! Il faut lire les nombreux articles de Clément Guillou dans LE MONDE qui concernent les Slovènes, la mafia et Roglic. C'est édifiant. Cherchez-les en surfant (là ou là par exemple). Voilà un journaliste d'investigation, un résistant. Las, il est parti à la rubrique tourisme avant le Tour de France !! Tous les bons partent, lassés.

Dans L'HUMANITE. Mon ami poète JED, chronicoeur comme il aime à écrire, se souvient du cycliste russe soviétique Soukhoroutchenkov, nostalgique. Moi aussi, c'était mon idole de jeunesse. Il parle des frelons Jumbo qui ont tué Bernal, qui ont tué l'étape et qui ont tué le Tour. Ils ont tué, oui, les gens, la journée, l'épreuve et ce sport. Alors que c'est le dopage et les tricheurs qu'il faut TUER. JED ne vit pas de grands moments.

Bien sûr je prends LIBERATION, car mon autre ami Pierre CARREY, fidèle du cyclisme, qui m'a d'abord remplacé dans ce journal en tant que chroniqueur-journaliste lors de mon transfert à LE MONDE en 2010, puis devenu pilier journaliste là-bas, écrit. Toujours bien. Il est constamment écartelé entre son envie de fuir ce milieu mafieux (il en a pris des coups au sens figuré et même au sens propre), et son amour des gens qui le pratiquent. C'est un grand homme. Deux pages, une grande photo. A la libé. « Panique aux frelons dans le peloton ». Les Jumbo. « On doit avoir un nid quelque part ». « On nous a volé l'arrivée ». Brailsford le patron d'Ineos qui dit : « Je n'avais jamais vu cela ». Romain qui l'accompagne fait un papier sur le valeureux Pierre Rolland, le « vieux » que « l'arrivée des très jeunes ne bouscule pas ». Lisez sur le web. C'est en ligne.



Enfin LEQUIPE. C'est vite fait. Deux pages sur Philippa York. J'en avais fait ma chronique #10 le neuf septembre. Ils ne devaient pas avoir grand-chose à dire. Comme d'habitude. On apprendrait que Xavier Bigard le médecin embauché par l'Union Cycliste Internationale pour combattre le dopage, s'occupe du coronavirus et des commotions cérébrales désormais. On ne peut pas tout faire. Ce sont des sortes de publi-reportages en fait ces portraits. Le reste, « JUMBO JET », est souvent l'occasion de jeu de mots surannés, complètement désuets.

Je ne peux plus lire que difficilement ce journal « diversa mente complice », ou bien péniblement dans son exercice permanent d'autocensure qui ne veut pas couper la main qui le nourrit, ni parler de mon expression de 1999 : le vélo à deux vitesses. Ou alors je lis, en pensant aux journalistes "sportifs" qui sont décrits par Hunter S.Thompson dans son livre "Le nouveau testament Gonzo":

« Ils comprennent que leur petit monde risque de voler en éclats s'ils osent jamais douter que leur yeux sont branchés directement sur leur cervelet : une sorte de lobotomie de fait, qui permet à la victime souriante de fonctionner entièrement au niveau de la perception sensorielle. En dehors de quelques exceptions, les journalistes sportifs représentent une sous-culture grossière et microcéphale d'ivrognes fascistes dont la seule fonction véritable est de faire connaître et vendre tout ce que le rédacteur en chef les envoie regarder. Ce qui est une manière agréable de gagner sa vie, parce que ça occupe son homme sans exiger qu'il réfléchisse une seule seconde. Les deux clés du succès pour un journaliste sportif sont :

1) croire aveuglément tout ce que peuvent vous raconter les entraîneurs, attachés de presse, putains et autres "porte-paroles officiels" des propriétaires de l'équipe qui vous fournit les boissons gratuites.

2) un bon dictionnaire des synonymes, pour éviter de recourir deux fois aux mêmes verbes et adjectifs ».

Jean-Marie Leblanc l'ancien patron du Tour me dirait « Antoine, c'est excessif et tout ce qui est excessif est insignifiant ». Il aimait citer Talleyrand. Mais il me le dirait droit dans les yeux. Il me manquerait presque, même s'il avait envie de me casser la gueule, ce qu'il n'aurait jamais fait. Car dès 1999, j'écrivais qu'Armstrong trichait, se dopait et mentait, et comment. Ils ont eu des règnes conjoints lui et Jean Marie. Armstrong trichait, se dopait et mentait.

C'est un peu comme aujourd'hui, avec les frelons et leur numéro 9.

Antoine Vayer